Depuis qu’il l’avait rencontrée, il avait changé. Le temps se déclinait aux couleurs de l’arc-en-ciel. Tout lui semblait beaucoup plus léger. Il aimait la retrouver, juste pour être avec elle. Peu importe ce qu’ils faisaient, l’essentiel était de pouvoir être ensemble. Il s’était même mis à rêver de l’éternité rien que pour elle et pour lui. Aujourd’hui, il avait pleinement saisi le sens d’un cœur brûlant d’amour. Il rayonnait. Il irradiait. En fait, il l’aimait. Oh oui, ô combien il l’aimait. Il y avait toutefois une petite ombre à ce tableau idyllique. Il ne lui avait pas encore déclaré sa flamme. Dans sa tête, il élaborait scénario sur scénario mais aucun ne lui semblait suffisamment beau. Alors, il en cherchait d’autres. Il se rendait aussi compte qu’il fallait une certaine dose de courage pour lui dire « Je t’aime ». Il avait pris conscience que ces trois mots-là ne se lâchent pas au détour d’une conversation mais plutôt qu’ils se chantent au son d’un cœur aimant. Il attendait le bon moment. Puis, une après-midi, alors qu’il ne s’y était pas vraiment préparé, il s’est laissé aller à ses propres sentiments. Il lui a dévoilé toute la tendresse qu’il éprouvait pour elle. Son cœur battait fortissimo. Et là, tout simplement, en la regardant dans les yeux, il a lâché ces paroles qu’il retenait en lui depuis des semaines et lui a murmuré tout tendrement « je t’aime ». Elle l’a alors regardé et s’est sentie obligée de lui répondre par ces mots : « moi aussi, je t’aime beaucoup ». A ce moment précis, le monde s’est écroulé sous ses pieds. Un coup de poignard car le « beaucoup » était de trop. En cet instant, il découvrait dans sa chair que le verbe aimer est le seul verbe de la langue française dont l’adverbe même positif diminue l’intensité du verbe. Tout ce qui est ajouté à ces trois mots amoindrit la beauté de ce qui vient d’être déclaré.
De plus, elle n’avait pas compris qu’oser se dire « je t’aime » n’est jamais une question attendant une réponse. « Je t’aime » est plutôt une affirmation, une évidence, un grand sentiment de calme, un frisson de sourire sur les lèvres. Nous ne répondons pas à l’évidence de l’amour. Nous le regardons. Nous le contemplons. Nous le partageons silencieusement, de préférence silencieusement. C’est sans doute pour cela que j’aime appuyer ma main sur l’épaule de l’être aimé, non pour m’assurer de son existence - dont je ne doute pas - mais de la mienne. En effet, l’être aimé fait ainsi partie des gens qui nous délivrent de nous-mêmes. La raison d’être de ces gens-là, c’est leur présence. En effet, il y a, sur terre, des personnes quoiqu’elles fassent, quoiqu’elles disent, cela nous met du baume au coeur, du clair aux lèvres, de la lumière aux yeux. Elles sont une de ces voix qui nous mène tout au bord de nous-mêmes. C’est pourquoi, il est possible d’affirmer que l’amour déclaré déshabille notre âme. Par ces mots prononcés, nous devenons vulnérables. En quelques syllabes, tout a été dit : j’ai besoin de toi, je ne peux me passer de toi, tu es la réponse a tant de mes mystères. Nous nous offrons ainsi à l’être aimé en déposant en lui, en déposant en elle, tout ce qui fait la richesse et la pauvreté de notre être ; tout simplement, parce que nous avons découvert que son cœur était un écrin dans lequel je pouvais venir en douceur y déposer le mien. Tel est le sens des paroles du Christ lorsqu’il nous rappelle « qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ». Lorsque nous avons la chance de découvrir la force de cet amour illuminé par la présence divine, nous prenons conscience que seul l’amour importe car il nous met en mouvement. Il m’invite à me quitter pour partir à la rencontre de l’autre pour que lui aussi puisse découvrir le meilleur de lui-même. Ne vous avais-je pas dit que l’amour déshabille notre âme ? Et c’est sans doute la raison pour laquelle nous sommes face au mystère de la vie, ou encore devant la perspective de notre propre mort, comme lors de notre naissance, privé de toute puissance, pétri de toute confiance, réconcilié avec la nudité intérieure de nos sentiments. Il y a quelques jours, dans cet hôpital, une patiente me disait que nous quitterions cette terre comme nous étions venus, c’est-à-dire avec rien. Je me suis alors permis de lui rétorquer : « Non, madame. Nous quitterons cette terre avec comme bagage tout l’amour que nous avons reçu, tout l’amour que nous avons donné. Et j’espère que le bagage avec lequel je partirai ne sera pas un sac ou une valise mais plutôt une malle remplie de tout l’amour accumulé au fil de ma vie ». Car, comme le souligne Saint Paul, « l’amour jamais ne passera ».
Amen

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