Homélie :
Chers amis, nous entrons dans une période électorale au plan européen car nous allons voter le 6 juin. Rassurez vous, je ne vais pas entrer en campagne moi aussi car personne dans l’équipe du Finistère n’est candidat... Je ne vais pas non plus chercher à vous dicter pour qui il faut voter, vous feriez le contraire par esprit de contradiction ! Je vous invite simplement à réfléchir à cette difficulté qu’ont tous les groupes humains pour choisir leurs chefs et pour garder l’unité au moment des grandes décisions. « Qu’ils soient un ! », oui, mais comment vivre les conflits ?
Nous avons entendu le récit des Actes des Apôtres où pour remplacer Judas, il est question de tirer au sort. Pouvons-nous proposer cela comme modèle de gouvernement ? Qui choisir comme prochain cardinal ? Tirons au sort ! Qui choisir comme prochain pape ? Tirons au sort. Qui choisir comme député européen ? Tirons au sort... Ce serait un peu facile mais finalement peut être pas si mal ??? Je blague.
Il y a deux problèmes dans toutes les sociétés humaines, deux problèmes que les groupes que nous formons doivent affronter, que ce soient des ASBL de sport, de jeunes, de n’importe quoi, pour la protection des chiens ou pour les chiens de protection... tous les groupes doivent faire face à deux questions, que je présenterai sous forme de deux proverbes africains :
1° On ne peut pas mettre deux crocodiles dans le même marigot. Les français disent : « on ne peut pas avoir deux coqs sur le même fumier ». Les juifs disent : « il ne peut pas y avoir deux rois sous la même couronne ». C’est là un problème important car cela veut dire qu’il ne peut pas y avoir deux fortes personnalités dans un groupe ? Ce serait vraiment dommage. Mais comment faire alors ? C’est la première question.
2° Deuxième proverbe, je l’ai trouvé en Haïti : « Le chien a quatre pattes mais il ne peut pas prendre quatre chemins ». C’est aussi le problème des groupes humains : si nous sommes quatre dominicains, devant une question, nous avons quatre solutions. Et comme nous sommes intelligents, les quatre solutions sont bonnes... Et comme nous avons de la personnalité, que nous sommes des petits coqs, nous défendons notre solution. Mais pour un groupe humain, il y a des moments où il faut choisir : il faut prendre 1 solution et non pas quatre. Nous ne pouvons pas à la fois acheter une Peugeot, une Ford, une Toyota et une Opel. Comment réduire le champ des possibles à une seule orientation ? Faut-il toujours tirer au sort ??? Est-ce qu’il suffit de prier ?
Donc je résume : il y a deux questions qui se posent aux groupes humains que nous formons. La question du choix des leaders, et du choix de toutes les décisions à prendre, parce qu’on ne peut pas tout choisir à la fois. Le leader doit-il toujours tout décider tout seul ?
Ces questions peuvent paraître éloignées de notre prière ici dans l’église mais nous voyons qu’elles sont incontournables et qu’elles se posent même dans l’Eglise, depuis le début, pour choisir les responsables, les successeurs des apôtres sont appelés à prendre des décisions et à s’organiser. Ils ne peuvent pas continuer à tirer au sort indéfiniment. L’Esprit Saint nous rend intelligents, il nous appelle à nous organiser, à trouver des procédures pour les choix afin de sauvegarder l’unité et la charité. La charité, ce n’est pas seulement un sentiment, c’est aussi une manière intelligente de vivre ensemble en ayant le souci du bien commun. La charité doit animer toutes nos activités. C’est une sorte d’incarnation de la charité que de se doter d’institutions efficaces, sages et équilibrées.
Il faut qu’il y ait des lieux de débats, mais on ne peut pas en rester à la discussion. Il faut donc qu’il y ait des procédures pour prendre des décisions. Et ces procédures doivent respecter la place de chacun, là où il est, avec ses possibilités proportionnées, suivant qu’il est enfant, vieillard ou d’âge mûr. Suivant qu’il a de l’expérience ou non. La démocratie, c’est bien. Mais la démocratie directe, avec suffrage direct au suffrage universel ne fonctionne pas toujours, ce peut être le règne des grandes gueules, l’affrontement des slogans, le populisme et la démagogie par le biais de la publicité, la communication, tous les moyens de propagande et d’intoxication. Nous le savons.
Dans l’Eglise ces questions là ont été posées depuis vingt siècles et nous avons été présents et inspirateurs des sociétés. Les réponses ont été multiples et elles continuent à se formuler. Il y a eu bien sûr la réponse traditionnelle, celle des sociétés rurales. La première réponse est le patriarcat : l’autorité de l’ancien, l’ « abbé », le « père », puis il y a la réponse féodale, c’est un peu la même mais elle ne s’appuie pas nécessairement sur le privilège de l’âge. Il s’agit d’une aristocratie, on cherche le gouvernement des « meilleurs », c’est ce que veut dire le mot « aristocratie ». Mais les meilleurs sur quels critères ??? Au début les évêques étaient élus. Mais ce n’était pas toujours facile. Pendant les persécutions, personne ne voulait prendre le poste, il fallait parfois les contraindre, y compris par la force. On vous ordonnait évêque éventuellement contre votre gré... Ce n’était pas toujours facile quand il y avait plusieurs groupes et qu’ils s’affrontaient. C’est ainsi qu’à Milan, dans la cathédrale, il a fallu que la police intervienne pour rétablir l’ordre. Alors il y a un enfant qui a dit : et pourquoi on ne choisirait pas le commissaire de police ? C’était Ambroise. Il était catéchumène... même pas baptisé. Et c’est lui que l’on a choisi comme évêque et c’est lui qui, ensuite, a baptisé saint Augustin. Il est devenu un grand « Père de l’Eglise » ! Tout cela a beaucoup évolué. Il y a eu un temps où les évêques étaient nommés par les rois, ou par les dictateurs, comme en Espagne sous Franco ou en Haïti avec Duvallier... On voit que la décision de Rome peut être une libération de l’Eglise par rapport au pouvoir politique.
En résumé, la question de l’organisation de nos groupes humains, et de l’organisation de notre Eglise, n’est pas une question que l’on peut évacuer. Le spirituel se joue dans le temporel. Il y a une manière spirituelle, c’est-à-dire inspirée par l’Esprit Saint, de nous organiser, de vivre nos conflits, d’éviter la guerre, de savoir contrôler. Il faut pour cela continuellement faire preuve de créativité. Il est important que nous sachions gérer les prises de décision, les questions économiques, le droit à la parole, la question de la nomination des responsables, des leaders.
Puisque nous sommes à quelques jours de la Pentecôte, reprenons la prière du pape Jean XXIII quand il a convoqué le Concile Vatican II et appelons l’Esprit Saint pour qu’il nous communique sa vie, qu’il provoque une nouvelle Pentecôte et qu’il nous inspire les institutions adaptées au moment que nous vivons.

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